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 Au nom de Lantamaï ou Kohrog ! Pour Vulkania !

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Dechronologue

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MessageSujet: Au nom de Lantamaï ou Kohrog ! Pour Vulkania !   Dim 10 Aoû - 12:54

Aussitôt après le départ de la disciple de Sadida, Dechronologue s'avança au milieu du groupe et fit signe qu'il souhaitait prendre la parole à son tour. Le silence se fit progressivement, et c'est d'une voix apaisée que le Zobal commença son récit.

Mon expérience en tant que touriste sur Vulkania n'a sans doute rien de commun, mais puisque, d'une certaine manière, j'ai moi aussi participé à la lutte acharnée entre Kohrog et Lantamaï, je vais m'efforcer de vous la raconter telle que ma mémoire l'a conservée. Remettons donc les choses dans leur contexte. Je dois d'abord vous avouer que cette île, cette fameuse île, je n'y avais jamais mis les pieds avant cette année. La vérité, c'est que je suis un grand solitaire et, il faut bien le dire : ni les hôtels de transpirant le luxe et la débauche, ni les plages surpeuplées de touristes brûlés par leur oisiveté n'étaient susceptibles de m'y attirer. Pourtant, cet été, alors que je me déchargeais progressivement de mes responsabilités diplomatiques et commençais à rêver d'ailleurs, je réalisai que c'était l'un des seuls endroits accessibles du Monde des Douze que je n'avais encore jamais découvert. J'avais beau avoir avoir entrevu l'archipel sur les prospectus délivrés régulièrement par l'Agence Touriste, j'avais beau connaître comme personne les plages de l'île d'Otomaï qui, toutes proches, ressemblaient sans doute à celles de Vulkania et j'avais beau, enfin, avoir étudié sa morphologie sur les cartes qui la détaillaient, il fallait me rendre à l'évidence : c'était l'une des choses que je n'avais pas faites. Dès lors, je n'eus plus qu'une idée : fouler le sable de cette île, et braver pour cela, si nécessaire, le flots des touristes hystériques qui avaient l'habitude d'y séjourner pendant la saison estivale.

C'est ainsi que je me vis, quelques jours seulement après l'ouverture du port Galaswyndah, embarquer à Madrestam en compagnie d'un groupe de touristes expérimentés : plusieurs familles, des couples de retraités et une ribambelle d'enfants surexcités, courant partout sur le pont du Voyageur, le navire qui fendait les flots jusqu'à l'archipel de Vulkania. J'avais troqué ma tunique rouge sombre, ma cape lourde et mon bouclier hivernal contre une tenue plus appropriée : vêtu d'un habit clair et léger, affublé d'un chapeau de paille tressée, j'étais méconnaissable. Je ne m'en inquiétais d'ailleurs pas le moins du monde ; même, je m'en réjouissais : pour les raisons que vous imaginez, je ne souhaitais pas exactement que l'on apprît ma présence là-bas.
Quoi qu'il en soit, nous ne tardâmes pas à jeter l'ancre au large de l'île principale, sur laquelle nous emmena une pirogue, sorte d'embarcation de bois aux couleurs vives, oblongue et étriquée mais surprenamment maniable et qui pouvait supporter le poids d'une dizaine de passagers. De là, j'apercevais déjà la façade Sud de l'île, cernée par de longues passerelles reliant entre elles les larges plages que séparaient de gros ensembles de roche volcanique. Ce contraste aigu entre la blancheur du sable fin et les pierres obscures aurait été délicieusement exotique s'il n'était pas ruiné en bonne et due forme par des constructions toutes aussi horribles les unes que les autres, plaquées çà et là comme des déchets sur l'eau bleu turquoise. Malgré les efforts de l'Agence Touriste pour les dissimuler sous des amas rocheux et les recouvrir de végétation, le seul mot que je trouvais pour décrire au mieux ce que je voyais était : « artificiel ». Vous l'aurez compris : au premier abord, l'archipel vulkain fut pour moi ce que l'île des Wabbits est aux humains : un endroit qui aurait pu être agréable, mais rendu ingrat par ses habitants et surtout par leur manière de l'habiter.

Ainsi, je m'empressai de quitter, dès mon arrivée, les lieux sites les plus fréquentés – quoi qu'à la vérité, très peu de sites sur Vulkania étaient délaissés par les touristes. Je me mis toutefois en devoir d'en chercher un, commençant par explorer l'île en long, en large et en travers, afin de me faire une idée plus ou moins précise de sa géographie. Je pus à loisir confirmer mes premières impressions : de la plage de Bronze à la baie Tarad, en passant par les Forêts d'Espartiate et des Strates Igraphies, je ne trouvai qu'un flot continuel de touristes, parfois allongés sur le sable ou trempant leurs pieds nus dans l'eau, parfois s'amusant à pourchasser et massacrer les krokilles, ces créatures étranges, de taille variable, que l'on trouvait à l'intérieur de l'île, dans ses forêts obscures et dans les cratères de ses volcans. J'avais bien entendu dire que la chasse aux krokilles était une activité de choix, mais j'ignorais quelle ampleur elle prenait.
Poursuivant mon chemin, j'observai d'autres touristes occupés à ramasser des coquillages sur le sable, ce qui me parut un ouvrage aussi utile que divertissant - c'est-à-dire pas du tout – ou d'autres encore, ce qui m'intriguait un peu plus, lourdement chargés de sacs pleins à craquer. Curieux, je suivis l'un d'entre eux pour découvrir l'objet de leurs recherches et ne tardai pas à réaliser qu'ils s'arrêtaient régulièrement, dégainaient un pic ou une pioche et déposaient leur sac au sol, près de ce que je devinais être des grappes de cristaux de roche. Là, avec une dextérité dont je fus le premier étonné, à force petits coups nets et précis, ils parvenaient presque à chaque fois à recueillir le cristal clair et intact entre leurs mains. Ce qui me surprenait le plus, ce n'était pas tant le fait que la récolte de ces petites pierres passionnât certains, mais plutôt qu'elle en passionnât autant. En effet, voyez-vous, où que j'étais dans l'île, je voyais partout des sacs emplis de cristaux, et partout les traînant, des petits, des grands, des gros et des plus maigres, des vieux, des jeunes... Toutes générations et tous types de touristes confondus, semblant tous animés par le même désir : trouver, amasser le plus possible de ces cailloux. Mais dans quel but, et surtout, qu'avaient tous ces gens en commun ? Stupéfait moi-même par l'intérêt que je leur portais (aujourd'hui, je pense que si mon attention a été retenue par eux en particulier, c'est simplement parce que le reste m'indifférait au plus haut point), je décidai d'en apprendre plus à leur sujet. Justement je croisai, au détour d'un cratère, un Enutrof à la barbe brune et à l’œil malicieux, assis sur une portion de roche volcanique plus plate et plus basse que les autres. Appuyé sur une cane, un léger sourire sur les lèvres, il semblait observer joyeusement le flux et le reflux de cette véritable marée humaine, qui tantôt se jetait sur les cristaux, tantôt à la poursuite d'innocentes krokilles. Je m'approchai tranquillement et m'accoudai à un panneau indiquant aux estivants de bien vouloir jeter leurs détritus dans les poubelles prévues à cet effet, pour « respecter le cadre naturel de Vulkania ». Le message ne semblait guère écouté par les touristes, du moins au vu des détritus que l'on pouvait observer un peu partout, mais cela ne m'empêcha pas d'adresser la parole au vieillard d'un ton que je voulais enjoué :

« Bonjour l'ami ! Qu'est-ce qui vous amène dans les parages ?
- Ah, comme tout le monde, je suppose ! La chaleur des plages et la fraîcheur des forêts. » Sa voix, très aiguë, un peu tremblante, me charma aussitôt : le bonhomme avait l'air fort sympathique. Il eut un petit rire, puis ajouta :
« Et sans doute aussi le plaisir de voir tous ses gens se battre ! Ah, oui, ce plaisir-là, rien ne l'égale.
- Se battre ? Se battre entre eux, voulez-vous dire ? demandai-je, quelque peu intrigué.
- Hé, oui ! Plutôt férocement, hein ! Me dites pas que vous connaissez pas le combat qui fait rage entre Kohrog et Lantamaï, quand même... ? »

Je m'empressai d'avouer mon ignorance pour l'encourager à m'en apprendre plus sur le sujet. Le vieil homme, ravi sans doute d'avoir quelqu'un à qui faire la conversation, ne se fit pas prier pour me livrer un exposé détaillé sur la situation. En vérité, Lantamaï et Kohrog étaient les deux noms donnés à deux îles de l'archipel, respectivement situées au Sud-Est et au Nord-Est de l'île principale où je me tenais. Chacune représentait deux groupes de touristes opposés, qui avaient l'habitude de se mesurer chaque semaine l'un à l'autre, afin de remporter l'accès au rocher de Maimane et d'y célébrer justement la victoire. Pour y parvenir, il m'apprit que deux types d'épreuves étaient organisées : d'une part, la chasse aux krokilles en forêt et dans le cratères, d'autre part la récolte des cristaux de roche. Les cristaux de roche. C'était donc pour ça ! Tout s'éclairait. Les touristes armés de pioches courant à perdre haleine à travers bois n'avaient donc pour but qu'offrir le triomphe à leur camp... A bien y réfléchir, j'avais remarqué, sans y prêter attention, que tous portaient des foulards de couleur – jaunes ou rouges – qu'ils avaient noués parfois à des endroits aussi improbables qu'un membre de leurs familiers ou bien que leurs sandales. Mon aimable interlocuteur me confirma que les couleurs de ces foulards correspondaient aux deux îles adverses : jaune pour Lantamaï, rouge pour Kohrog. Une question encore me taraudait : Qu'est-ce qui différenciait, au juste, les deux camps ?

« Kohrog, ce sont des brutes ! Des brutes épaisses, qui ne comptent que sur leurs muscles pour écraser Lantamaï, me répondit sans hésiter le disciple d'Enutrof. Les jaunes, eux, sont plus... évolués et se creusent un peu plus les méninges. Si vous voulez mon avis, vous seriez mieux à Lantamaï. Z'avez l'air plus fin que les autres, et plus gringalet aussi. » Je fus pris d'un rire presque nerveux. Moi, me mêler à cette plèbe malpropre ? La plaisanterie était bonne. Quoique... J'avais du mal à l'admettre, mais l'idée m'avait traversé l'esprit. Qu'importe, ça n'avait pas de sens et je chassai rapidement cette pensée désagréable. Après avoir chaudement remercié le vieil homme, je le quittai et repris le chemin du village. Il me fallait en effet réserver une chambre dans l'un des hôtels bordant la côte : dans mon empressement à m'éloigner du village et de ses foules, j'avais oublié de régler ce détail. Après une longue marche, je louai donc, pour un prix exorbitant, un lit dans le premier hôtel que je trouvai et m'isolai dans ma « chambre », c'est-à-dire dans une pièce étroite et sombre, meublée d'un hamac en fibre de palmifleur, d'une petite commode pour ranger mes effets personnel et d'un miroir ovale. Je passai la soirée seul, sans admirer sur le crépuscule vulkain, qu'on disait sublime : à sa place, j'imaginais une masse grouillante de touristes gras et bruyants, amassés sur les pontons du village, jouant des coudes pour tenter d'apercevoir les derniers rayons du Soleil. Vous comprendrez que je préférai rester dans ma chambre où, au moins, j'étais en paix. Il me restait environ deux semaines à passer là, et déjà, j'étais déçu et las. J'ignorais toutefois la tournure qu'allaient prendre les événements et rendre mon séjour d'un coup plus exaltant...

Les jours suivants, j'employais mon temps à visiter les coins de l'archipel que je n'avais pas découverts lors de ma première ballade. Je fis ainsi la rencontre des Krokilles géantes de l'Est de l'île principale, à l'ombre de la forêt de Ponefarr et visitai, au Nord de celle-ci, une petite crique peu fréquentée où je passai quelques heures. Mais bien que je refusasse de me l'avouer, l'affrontement entre Kohrog et Lantamaï ne quittait pas mon esprit. Un soir, n'y tenant plus, je pris une pirogue pour Lantamaï – l'île était située presque en face de mon hôtel, aussi n'avais-je que quelques pas à faire pour aller trouver le passeur, déguisé avec mauvais goût en Lamaneur. J'arrivai ainsi sur une petite île au sol sablonneux, parsemé ci et là par des rochers, et vers laquelle convergeaient une multitude de gens - les uns apportant leurs sacs de cristaux, les autres revenant de la chasse. La file d'attente était longue, mais je parvins tant bien que mal à me frayer un chemin jusqu'à un Féca à l'air sympathique malgré une tenue ridicule associant des braies vertes, une tunique jaune sable, une cape rouge sang ainsi qu'un chapeau de paille qui ressemblait à s'y méprendre au mien. Après quelques mots, je réalisai que ce jeune homme, nommé Elmouth-Arde, supervisait la compétition du côté Lantamaï. Je compris cependant assez rapidement que l'île jaune n'avait pas remporté la victoire depuis un certain temps et qu'en dépit de toute la bonne volonté des ses touristes, ceux de Kohrog étaient nettement plus nombreux. Bien qu'en réalité, je me souciais fort peu de la victoire, je lui promis de m'engager dès le lendemain sous les couleurs de l'île pour tenter de faire pencher la balance de son côté, et le quittai, non sans avoir eu droit à une mission de baptême : une seule condition était nécessaire pour « s'inscrire » dans la compétition : se rendre dans l'île adverse et souiller son drapeau. J'imaginais à peu près ce qu'Elmouth-Arde entendait par souiller. C'était répugnant et bas, mais après tout, c'était tout à fait digne d'un touriste vulkain. Je décidai de me prendre au jeu et, éclairé par une idée brillante, me dirigeai vers mon hôtel.

Je me souvenais que la réception proposait un kit conçu pour les chasseurs de krokilles : un attirail très complet comprenant entre autre des chaussures à toute épreuve, toutes sortes d'armes, des trousses de secours en cas d'accident, des fées de détresse et surtout ce qui m'intéressait le plus : des gants. J'en empruntai une paire à l'hôtesse, puis poussai la porte, quelques mètres plus loin, des sanitaires. Une étude rapide de leur configuration – un simple trou dans le plancher, recouvert par une installation en bois sommaire – m'indiqua que les déjections étaient acheminées jusqu'à une fosse sceptique que je devinais située derrière l'hôtel. Satisfait, je m'en retournai dans ma chambre. A la nuit tombée, j'enfilai mes gants et sortis discrètement, sans avoir oublié ni de me couvrir, du haut du masque jusqu'au buste, avec une pièce de tissu transparent, ni de me munir d'un sceau et d'une pelle. Je ne tardai pas à trouver le couvercle métallique de la fosse, l'ouvris sans difficulté et entrepris de ramasser, à l'aide de ma pelle, une quantité raisonnable d'excréments qui remplirent rapidement le sceau, regrettant simplement de n'avoir pas trouvé de cache-nez : l'odeur était absolument insupportable. Je remerciais néanmoins Sadida pour m'avoir donné l'idée de me couvrir la peau et le masque tant la fosse était envahie par des insectes tous plus ignobles les uns que les autres. Heureusement, le tout n'avait pas pris plus de deux minutes, et je pus m'enfuir rapidement de cet endroit lugubre pour m'enfoncer dans la forêt d'Espartiate. De nuit, dès lors qu'on franchissait les portes du village, Vulkania trouvait tout son caractère. On redécouvrait un monde obscur, immense et sauvage qui nous avait échappé le jour, tant l'activité touristique le rendait vulgaire. Tout bruissait, tout s'agitait, tout sentait la vie : la nature semblait reprendre ses droits. L'idée était belle, mais je ne désirais pas particulièrement me retrouver face à des krokilles, que les ténèbres devaient rendre féroces. J'eus un frisson et accélérai le pas, si bien que je trébuchai sur un obstacle que je n'avais pas vu et manquai au passage de renverser mon sceau et, avec lui, son précieux contenu. Me relevant aussitôt, je réalisai qu'il s'agissait d'ossements : je devais me trouver dans le cimetière des Os Posés. La Baie Tarad n'était plus très loin.

En effet, après quelques minutes de marche, j'aperçus, dans la demi-obscurité qui régnait, une ouverture sur la plage que les rayons de la lune rendaient plus claire que jamais. Cette vision rassurante me redonna confiance et me recentra sur l'objet de ma mission : le drapeau Kohrog. Évidemment, à cette heure, le Lamaneur de l'Agence Touriste n'officiait plus : il fallait me débrouiller par mes propres moyens pour me rendre sur l'île des Rouges. Fort heureusement, la pirogue était encore là ; pour des raisons pratiques, on l'avait simplement poussée sur le sable, contre un amas rocheux. J'y déposai mon sceau, puis, au prix d'un petit effort, parvins à la déloger et à la pousser dans la mer. Enfin, m'emparant de la grande pagaie, je tâchai de la manœuvrer. Ce n'était pas chose facile, mais je parvins tant bien que mal à m'éloigner du rivage, ce qui rendit très vite la navigation plus aisée. De toute façon, l'île de Kohrog était toute proche : j'entendais des éclats de voix et apercevais la lumière vive d'un feu de camp. Il fallait me faire discret. J'accostai sans bruit après quelques minutes à l’extrémité Ouest de l’île. La pénombre régnait de ce côté, mais le drapeau que je devais souiller se situer tout à fait à l'opposé de l'endroit où je me situais, et c'était justement près du drapeau rouge qu'un groupe d'amis semblait festoyer. Le feu, bien nourri, rendait chacune de mes actions compromettante. Pourtant, il fallait bien trouver une solution... N'ayant pas d'autre idée en tête, je me dévêtis et m'enfonçai dans l'eau jusqu'à la taille, n'emportant avec moi que mes gants et mon délicat fardeau. La tête courbée, l'estomac serré par la peur d'être vu, je contournai donc l'île par le Sud jusqu'à arriver à son extrémité Est, soit juste derrière le drapeau Kohrog. Là, dissimulé par l'imposante pièce de tissu, je pus sortir de l'eau et respirer un peu. Mais il ne fallait pas que je traîne. Sans perdre plus de temps, j'enfilai mes gants, les plongeai dans le sceau d'excréments et étalai le tout généreusement sur le drapeau. L'odeur était abominable, ce qui me fit sourire : j'imaginais déjà la tête de ces brutes sans cervelle au matin, lorsque, réveillés par l'odeur, ils découvriraient la couche épaisse et semi-liquide des déjections humaines. Ma besogne achevée, je repartis vers la pirogue de la même manière que j'étais arrivé, mais une idée me vint avant de retourner sur l'île principale. Mon sceau était encore loin d'être vide, et il y avait sur Kohrog de nombreux coquillages qui jonchaient le sable. J'en réunis une bonne dizaine - les plus gros - puis, les mains toujours gantées, entrepris de les y plonger si bien qu'ils en ressortaient noirs et nauséabonds. Cela fait, je les plaçai, avec plus de plaisir que je ne l'aurais jamais pensé, un peu partout sur l'île. J'en déposai plusieurs sous la paillote qui devait servir d’accueil, d'autres sous les serviettes de plages oubliées par les touristes ou d'autres encore enfouis à une vingtaine de centimètres de profondeur, dans le sable. D'ici quelques jours, ils referaient surface ou bien diffuseraient avec délicatesse une odeur pestilentielle qui devrait s'étendre progressivement à toute l'île. Puis, très satisfait de mon œuvre, je repris la pirogue après m'être rhabillé et m'en retournai vers la baie Tarad.

Dechronologue fit une pause pour reprendre son souffle. Il était tellement plongé lui-même dans son récit qu'il semblait avoir oublié que le temps passait. Il jeta un regard sur l'assemblée, sirota un peu de lailait puis reprit sa narration.

Vous vous demandez sans doute pourquoi je me suis engagé dans la compétition, pas vrai ? Et surtout pourquoi j'y ai pris du plaisir ? Vous avez raison, tout ça ne me ressemble guère. Je n'avais rien de commun avec les touristes de Vulkania ; même, tout en eux me repoussait. Et pas seulement parce qu'ils étaient une plaie pour le cadre naturel de l'archipel, non, également parce que jamais ailleurs je n'avais pu rencontrer une telle concentration de trivialité. Oui, Vulkania, c'était bien ça : de la vulgarité concentrée. Je vois que certains commencent à comprendre. Si je me suis engagé, quelques jours après mon arrivée, auprès des touristes de Lantamaï, c'est pour une raison toute simple : j'avais trouvé là le moyen de nuire, de pourrir la vie, de m'attaquer à cette race de gens abominables, mais dans la plus parfaite légalité ! Qui plus est, tout cela était encouragé, soutenu par les autorités locales ! Alors que demander de plus ? Oui, c'était bien ma haine pour ces gens qui m'avait poussé à les combattre. Et ce combat allait prendre des proportions que je n'aurais même pas imaginées.

En effet, dès le lendemain, j'allai trouver Elmouth Arde pour lui annoncer la nouvelle. Je fus dès lors officiellement Lantamaï et pus participer à la compétition. Mais, comme je viens de le dire, ni la récolte de cristaux, ni la chasse aux krokilles ne m'intéressaient. Tout ce que je voulais, c'était causer du tort aux touristes. Aussi me fallait-il trouver un moyen de le faire tout en ne m'éloignant pas du cadre de l'affrontement entre Kohrog et Lantamaï. La tête fourmillant d'idées, je pris la route des forêts de Vulkania avec pour simple équipement ma panoplie de touriste habituelle et une pelle. De mon apprentissage en tant que disciple de Sadida, j'avais acquis une certaine connaissance des plantes épineuse et j'étais plutôt habile à les apprivoiser. Justement, j'avais pu observer, entre les immenses palmacées qui jetaient leur ombre dans toute l'île, une multitude de ronces qui trouvaient leur bonheur dans le sol infertile de l'archipel volcanique. Je m'arrêtai près de l'une d'entre elle, particulièrement développée, et creusai non sans mal un trou large comme un homme et profond comme deux. Puis, je domptai la plante de façon à ce qu'elle recouvrît presque totalement la surface de la petite excavation. De loin, on n'y voyait que du feu et de près, il fallait s'y prendre à deux fois pour déceler la supercherie. Satisfait de moi-même, je me postai non loin de là et attendis. Il ne fallut pas longtemps avant qu'un chasseur de cristaux pesamment chargé – un jeune disciple de Crâ à l'air furieux qui, au vu du foulard qu'il avait noué à son bras, soutenait Kohrog – n'arrivât dans les parages. Il était placé exactement à l'endroit que je souhaitais : séparé de moi par la fosse que j'avais creusée. Je m'approchai de lui en criant : « Hé, vous ! Des krokilles déchaînées, là, derrière vous ! Venez vite ! » Je n'avais pas fini de parler que déjà, le bonhomme, apeuré, courait vers moi sans même prendre le temps de regarder où il mettait le pied. La fine couche de végétation qui recouvrait le trou ne manqua pas de céder sous son poids ; en moins de temps qu'il ne faut pour le dire, il se retrouva enterré sous un amas de ronces, griffé à plusieurs endroits. Au cri qu'il poussa en chutant et au craquement sec que j'entendis, je devinai de plus qu'il s'était foulé un membre. Je ris intérieurement, mais m'approchai du trou, l'air épouvanté. Lui jetant une branche solide, je l'aidai à s'extirper de la fosse. Il ne pouvait marcher qu'avec difficulté et geignait : ses vacances étaient gâchées. « Ah, pauvre de vous ! » fis-je, avec une empathie feinte. Un groupe de chasseurs montés sur des dragodindes passant près de nous, l'un d'entre eux proposa de ramener le Crâ au village, ce que ce dernier accepta avec empressement. Tout content de mon coup, je descendis dans le trou pour y récupérer mon butin : le fruit d'une demi journée de chasse aux pierres de cristal jonchait le sol. Seules quelques unes étaient abîmées, je pus réunir les autres dans le sac du Crâ blessé, puis guilleret, les amenai à Elmouth Arde. Par la suite, je réitérai plusieurs fois le même stratagème, ce qui me permit non seulement de subtiliser un bon nombre de cristaux aux Rouges, mais aussi et surtout de renvoyer quatre ou cinq touristes sur le continent, tous victimes de fractures et foulures diverses. Malgré mes succès, je n'étais pas totalement satisfait. Il me fallait quelque chose de plus efficace. Là où je ne pouvais prendre les touristes qu'un par un, je les voulais par paquets, je voulais pouvoir en piéger le plus possible. Je me mis donc en quête d'une ruse de grande envergure. C'est alors que j'eus une idée.

Je me souvenais que l'hôtel dans lequel je résidais accueillait une famille de Roublards – le fait m'avait marqué, parce que les ayant vu se balader ensemble en sandalettes de plage et avec des lunettes de soleil, j'avais trouvé la chose coquasse. C'était en effet la première fois que je croisais un Roublard départi des lourdes combinaisons dans lesquelles il cachait son matériel explosif. Qu'est-ce qu'un Roublard sans ses bombes, m'étais-je alors dit ? Rien, ou du moins pas grand chose. Mais en y réfléchissant bien, je me disais qu'il était à peu près impossible qu'ils n'aient pas emporté leurs bombes avec eux. Ils devaient simplement les conserver quelque part à l'hôtel. Un jour, je suivis donc le père de famille pour repérer leur chambre, puis, lorsqu'ils en furent tous partis, je m'y introduisis : la porte n'était même pas fermée. Il me fallut toutefois une bonne dizaine de minutes pour repérer l'endroit où les bombes étaient cachées – la chambre avait beau être petite, n'est pas Roublard celui qui n'est pas expert en dissimulation. Ceux-ci ne faisaient pas exception à la règle, et avaient caché leur terrible arsenal de bombes de toutes tailles dans la doublure des hamacs. Oui, oui. Dans la doublure des hamacs. Non pas tant désireux de provoquer la mort de centaines de personnes que d'en blesser quelques unes, je pris une petite dizaine de bombes de taille relativement petite et sortis du village. C'est ainsi que j'entrai, alors que la chasse aux krokilles battait son plein, dans le cratère Monseleya, au cœur de la forêt de Ponefarr. Là, les krokilles étaient réputées particulièrement féroces, si bien que la majorité des touristes s'y aventurant venait de Kohrog. Trop occupés à leur chasse, ils ne me virent d'ailleurs même pas, aussi je pus dissimuler toutes les bombes que j'avais volées derrière des cristaux, à intervalles réguliers. Puis, je pris soin de les allumer une par une avant de filer sans demander mon reste. Une minute à peine après ma sortie du cratère, j'entendis une série de petites détonations. Je souris, espérant simplement que ma petite installation n'avait pas blessé les krokilles. Plus tard dans la soirée, l'incident fut relaté un peu partout au village ; apparemment, l'explosion avait blessé légèrement une dizaine de chasseurs, dont quatre avaient été brûlés au second degré. Les premiers en étaient repartis de dégoût, les seconds pour se faire soigner. J'étais au comble du bonheur. Ma victoire était d'autant complète qu'on avait aussitôt présumé coupables les Roublards que j'avais dépouillés. Ceux-ci auraient beau proclamer en vain leur innocence, ils étaient les seuls Roublards de l'archipel et ne s'en tireraient pas sans être jugés en bonne et due forme. J'aurais pu avoir un seul regret : ils étaient de Lantamaï. Mais pour moi, Kohrog et Lantamaï étaient simplement deux noms pour désigner un seul et même groupe : les touristes. Je n'avais donc à proprement parler aucune préférence, et le peu de touristes de Lantamaï que j'avais pu côtoyer lors de mes diverses activités ne m'avait pas paru de beaucoup supérieur aux aventuriers de Kohrog.

Le reste de la semaine se déroula au rythme des tours que je jouais à l'île Rouge. A chaque jour qui passait, de nouveaux touristes partaient. D'autres encore abandonnaient la compétition par peur ; on commençait communément à croire qu'une malédiction était tombée sur Kohrog. Quant à Lantamaï, elle se portait comme un charme même si ça m'était égal. C'était la première fois depuis bien longtemps que l'île des Jaunes avait l'avantage sur sa voisine du Nord, ce qui jetait un climat euphorique dans le camp d'Elmouth Arde. Outre mes fosses et le vol des bombes, j'avais inventé d'autres combines pour traquer les touristes. Par exemple, je m'étais figuré que tous les estivants qui se rendaient sur Vulkania étaient des pigeons, soit des acheteurs compulsifs. De fait, on leur faisait payer tout ce que l'on voulait, et cela, l'Agence Touriste l'avait bien compris. Des boutiques souvenirs aux restaurants en passant par les planches de surf... Tout était prétexte pour amener le touriste à dépenser le plus possible. Cela me donna une idée. Quel touriste n'allait pas régulièrement au bar Akouda consommer l'un de ses célèbres coquetels ? Aucun. Je tirai donc parti de mes connaissances en botanique pour associer des flaques de krokilles juvéniles avec un peu de cendre et une poudre puissante que je conservais toujours avec moi. Une fois le mélange, fortement hallucinogène, fin prêt, je profitai d'une pause des employés du bar pour m'introduire dans les réserves et verser le contenu de mes préparations dans les tonneaux de coquetels. Dès le lendemain, je constatai que mes efforts n'avaient pas été vains : on parlait partout d'une intoxication alimentaire provoquant des lourdes migraines, des pertes de connaissance et certains symptômes de démence. J'exultais ! Décidément, j'avais trouvé le plaisir qui pouvait surpasser celui d'observer les touristes s'affronter : celui de se jouer d'eux.

La fin de la semaine arriva très vite. Comme prévu, Lantamaï remporta la victoire – depuis quelques jours, Kohrog ne comptait plus qu'une poignée de Iops écervelés que les coups bas des touristes de Lantamaï n'avaient pas fait fuir - mais je ne la fêtai pas avec les Jaunes, trop heureux d'accéder enfin au rocher de Maimane. Non, il me restait encore sept autres jours à passer sur Vulkania et déjà, je réfléchissais à d'autres moyens de torturer les touristes. Parce qu'après tout, il ne faut pas toujours s'acharner sur les mêmes, le lendemain, je me rendais sur Kohrog et promettais à Franklin Gon de me battre au nom du drapeau rouge.... Vous devinez la suite !

Pendant tout le temps qu'avait duré la narration, la taverne était restée silencieuse. A présent qu'elle s'était achevée, les conversations reprirent et les bruits habituels se refirent entendre. Dechronologue, qui s'était levé dans l'animation de son récit, se rassit, encore fébrile et essoufflé. Il finit son verre de lailait dans le silence, puis céda sa place au prochain voyageur.
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Au nom de Lantamaï ou Kohrog ! Pour Vulkania !

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